L’agriculture à l’ombre des branches

DO-CongoI © ICRAF/A. Biloso

Les agriculteurs ont de multiples raisons de planter des arbres sur leurs terres, de la production de fruits à la fourniture de fertilisants. De plus en plus de gouvernements, de chercheurs et d’organisations de développement reconnaissent aujourd’hui l’importance de l’agroforesterie et en font une priorité d’action.

A Haïti, la couverture forestière naturelle, autrefois luxuriante, a depuis longtemps disparu. Les terres ont d’abord été défrichées au profit des plantations, puis la déforestation s’est aggravée sous les coups de boutoir de l’agriculture de subsistance et de la production de charbon. Les agriculteurs ont alors appris à leur dépens que les sols dégradés les exposaient à de graves inondations et affectaient les rendements.

Cependant, ces agriculteurs auraient les moyens de remédier à une telle situation si, parallèlement à leurs activités de culture et d’élevage, ils pouvaient planter des arbres sur leurs exploitations. Lors de la reconstruction d’Haïti après le tremblement de terre de 2010, plusieurs organisations comme la FAO et Trees for the Future ont ainsi commencé à soutenir dans l’ensemble du pays de telles initiatives d’agroforesterie.

La FAO estime, en effet, que la replantation d’arbres dans les systèmes de petite agriculture pourrait permettre de stabiliser les terres contre les tempêtes et de régénérer les sols tout en offrant des sources de revenus plus diversifiées. À cet effet, l’organisation fournit les pépinières locales en jeunes plants, outils et matériel pour offrir aux agriculteurs de jeunes arbres à planter.

L’agroforesterie est toutefois loin d’être un nouveau concept. Partout dans le monde, les arbres sont depuis longtemps utilisés dans les systèmes agricoles traditionnels et les agriculteurs savent souvent comment intégrer au mieux les espèces locales dans leurs champs. À l’échelle mondiale, près de la moitié des terres agricoles ont au moins 10 % de leur superficie couverte d’arbres. C’est dire combien les arbres peuvent y jouer des rôles essentiels. 

Les cultures arbustives fournissent des fruits, du fourrage et des produits médicinaux pour la consommation locale et produisent des denrées rémunératrices comme les noix et les huiles. Certaines espèces d’arbres fournissent du paillage, de l’ombre et un microclimat favorable aux cultures qui poussent sous leur couvert ; elles améliorent et protègent les récoltes et empêchent l’érosion et les pertes d’eau. Les arbres apportent également une source de bois d’œuvre et de bois à brûler pour la vente ou les besoins domestiques.

Les bénéfices du Faidherbia

En février 2013, la FAO a donc lancé un appel énergique en direction des décideurs pour qu’ils s’efforcent de développer l’agroforesterie. La publication de l’organisation des Nations Unies, Intégrer l’agroforesterie dans les stratégies agricoles nationales : un guide pour les décideurs, démontre combien ces méthodes sont prometteuses pour des millions d’agriculteur, qu’il s’agisse d’améliorer les récoltes ou de garantir la durabilité de l’exploitation. La FAO montre également dans ce guide comment l’agroforesterie peut être intégrée aux stratégies nationales et adaptée aux conditions propres à chaque pays.

Cet appel intervient alors que de nombreux gouvernements africains se lancent dans d’ambitieux programmes pour inciter des centaines de milliers d’agriculteurs supplémentaires à cultiver sous le couvert “des arbres fertilisants”, qui enrichissent naturellement les sols. Depuis les années 80, le Centre international pour la recherche en agroforesterie (CIRAF) évalue l’utilisation de ces arbres dans tout le continent. Il en a déduit que les arbres fertilisants utilisés par les agriculteurs du Sahel augmentent les rendements céréaliers d’environ 30 %. Au Malawi et en Zambie, des essais avec des plants de maïs cultivés sous des arbres ont révélé une augmentation de l’efficacité de l’utilisation de l’eau pluviale par les cultures pouvant atteindre 380%. Le CIRAF encourage l’utilisation de tels arbres dans un système appelé “l’agriculture pérenne”.

Ces dernières années, les chercheurs ont axé leurs études sur les avantages d’une espèce d’arbre fertilisant originaire d’Afrique, le Faidherbia albida. Cet arbre poussait déjà dans de nombreux champs ; les agriculteurs reconnaissaient simplement les plantules lorsqu’elles émergeaient du sol et les laissaient pousser. Des arbres fertilisants tels que les Leucaena leucocephala et Gliricidia sepium, originaires d’Amérique centrale et d’ailleurs, ont déjà été introduits en Afrique mais le CIRAF estime que le Faidherbia indigène présente de grands avantages, qu’il soit planté ou qu’il pousse naturellement.

“En tant qu’espèce indigène, le Faidherbia est bien adapté et largement acceptable”, déclare la scientifique du CIRAF, Catherine Muthuri. “De nombreux exploitants agricoles protègent déjà l’arbre par un processus de régénération naturelle géré par les agriculteurs. Ils apprécient que cet arbre soit compatible avec leurs systèmes agricoles et qu’il soit très bénéfique pour les cultures exploitées là où il pousse.”

Le Faidherbia est unique en ce qu’il perd ses feuilles pendant la saison des pluies lorsque les agriculteurs plantent leurs cultures, ce qui laisse la lumière pénétrer le couvert arboré pour les cultures se situant en dessous. Les feuilles fournissent l’azote atmosphérique fixé par l’arbre, ainsi que d’autres nutriments vitaux rapportés du sol profond par ses longues racines pivotantes. L’arbre renaît à la saison sèche et fournit un précieux fourrage pour le bétail au moment où les autres sources sont rares.

Le Faidherbia peut accroître le rendement de céréales comme le maïs, le millet, le sorgho, l’arachide et le coton de 30 à 400 %, selon les conditions prévalant dans les champs. En Zambie, une étude a montré que les rendements du maïs poussant sous le Faidherbia atteignent en moyenne 4,1 tonnes/ha, contre 1,3 tonne/ha pour celui cultivé ailleurs dans le champ.

DO-Phylis-Wambui-MungaiPhylis Wambui Mungai récolte dans sa ferme au Kenya des branches de Calliandra, un arbuste fourrager. © WRENmedia

Une source précieuse de revenus

Aucun arbre, même aussi prolifique que le Faidherbia, ne peut toutefois répondre aux nombreux besoins de chaque exploitant agricole. Les agriculteurs doivent trouver les arbres qui conviennent le mieux à leurs exploitations et définir les meilleurs compromis entre les différents avantages offerts, que ce soit les nutriments du sol, le contrôle de l’érosion, l’ombre, le bois, les fruits et le fourrage.

Ainsi l’agriculture pérenne et les autres systèmes d’agroforesterie s’intéressent-ils à une grande variété d’espèces d’arbres. Certaines espèces qui fixent l’azote, comme les Gliricidia sepium et Tephrosia vogelli, sont exploitées sous forme d’arbustes dont les agriculteurs taillent régulièrement les branches pour les épandre sur leurs champs et apporter un supplément nutritif. Il existe également de nombreux arbustes fourragers utiles pour le bétail, tels que le Calliandra calothyrsus. Les arbres à fruits et à noix, quant à eux, peuvent améliorer à la fois la nutrition et les revenus (voir reportage page 18).

La production de bois est une activité de l’exploitation parfois sous-estimée, d’autant que le défrichage est souvent considéré par les agriculteurs comme une première étape nécessaire avant de pouvoir réaliser leurs cultures. Une récente étude menée, au Cameroun, par le Centre pour la recherche forestière internationale (Cifor) et le Partenariat pour les Marges des Forêts tropicales a toutefois montré que les agriculteurs fournissaient à leur insu un marché à haute valeur ajoutée. Les chercheurs ont observé que les petits exploitants agricoles vendaient les arbres poussant dans leurs champs pour obtenir rapidement des liquidités lorsqu’ils avaient besoin d’argent supplémentaire mais ils ne se considéraient pas comme de réels producteurs de bois et ne négociaient donc pas de bons prix.

Néanmoins, 80 % du bois commercialisé dans la capitale camerounaise provient de ces exploitations, car la demande est en forte hausse, dépassant largement l’offre du secteur forestier formel. Selon les chercheurs, si cette activité était gérée de manière durable et que les agriculteurs s’efforçaient d’obtenir une meilleure part du prix réel du marché pour leurs produits, l’exploitation d’arbres pourrait constituer une source précieuse de revenus.

DO-Faidherbia-AlbidaChamp de maïs à l’ombre de Faidherbia albida (Tanzanie). © ICRAF

Perspectives à long terme

L’appel lancé par les organismes comme le CIRAF et la FAO en faveur des arbres dans les exploitations agricoles a été entendu par de nombreux gouvernements africains. En 2009, une réunion de l’Union africaine a rassemblé les ministres de l’agriculture, des terres et de l’élevage qui ont fait une déclaration en faveur de l’adoption plus généralisée de l’agroforesterie. Ces gouvernements ont été rejoints par une association de bailleurs de fonds, de chercheurs et de partenaires du développement qui espèrent instaurer l’agriculture pérenne et d’autres pratiques semblables sur l’ensemble du continent. A l’heure actuelle, des programmes d’agroforesterie sont opérationnels ou en cours de mise en œuvre dans au moins 18 pays.

Le “reverdissement du Sahel”, un projet établi au Niger, a permis de restaurer quelque cinq millions d’hectares menacés par une désertification imminente grâce à des espèces d’arbres utiles, dont le Faidherbia. Selon une étude de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, ce reverdissement a aussi augmenté les rendements dans le sud du Niger pour répondre aux besoins céréaliers de 2,5 millions de personnes supplémentaires. Ces dernières années, l’initiative s’est étendue aux plaines du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal.

En 2009, le Kenya, dans le cadre de son initiative pour un Kenya plus vert, a adopté une politique audacieuse qui vise à atteindre un taux de couverture arborée de 10 % sur l’ensemble du pays d’ici 2030. La législation nationale a donc rendu obligatoire un taux de 10 % de couverture arborée sur toutes les terres agricoles. Par ailleurs, l’Ethiopie s’est engagée à exploiter, d’ici 2015, 15 millions d’hectares supplémentaires en utilisant des systèmes d’agroforesterie et en axant particulièrement son action sur les zones désertifiées. En Zambie, le Faidherbia est présent dans plus de 160 000 exploitations agricoles. 

Le Malawi est en train d’intégrer le système d’agriculture pérenne dans son approche sectorielle de l’agriculture afin de favoriser son extension rapide dans tout le pays. Depuis 2005, plus de 50 000 agriculteurs malawites ont fait l’essai d’arbres fertilisants avec le CIRAF et ses partenaires. Les avantages évidents de la plantation de ces arbres ont encouragé 200 000 ménages supplémentaires à se joindre à un programme à plus grande échelle. Le programme national fournit des semences d’arbres et du matériel de pépinière et dispense des formations en plantation et gestion des arbres fertilisants.

Selon Muthuri, ce large soutien national est essentiel pour le nouveau secteur en expansion de l’agroforesterie. “Malgré les nombreux avantages qu’elle présente, l’agroforesterie a été entravée par des politiques défavorables, des contraintes légales et un manque de coordination entre les secteurs auquel elle participe : agriculture, sylviculture, développement rural, environnement et commerce”, ajoute-t-elle.

Le plus gros problème entravant l’utilisation d’arbres dans les exploitations agricoles est peut-être ce manque d’espace politique pour l’agroforesterie, qui reste en suspens entre divers ministères gouvernementaux. Certains codes forestiers ont pour conséquence imprévue de limiter la manière dont les agriculteurs peuvent gérer les arbres sur leurs propres terres agricoles. Quant à l’insécurité foncière à long terme, elle rend impossible tout projet d’agroforesterie, surtout avec un arbre comme le Faidherbia dont les effets les plus bénéfiques n’apparaissent qu’après 9 à 10 ans.

Catherine Muthuri estime que l’instauration d’un plus grand nombre de programmes nationaux d’agroforesterie est une étape nécessaire pour mettre en place cet espace politique. “Mais ce n’est certainement pas la seule”, dit-elle. “Il faudrait aussi veiller à ce que des synergies se créent entre les priorités nationales, régionales et locales et éviter une approche du haut vers le bas.” Parce qu’aucun arbre ni approche unique ne peut constituer une solution convenant à tout le monde, c’est entre les mains des agriculteurs que repose l’avenir de l’agroforesterie.



 
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